9/09
2 heures 50 de vol - 13 heures 30 à l’arrivée à Sydney.
Un temps frisquet (14°) mais splendide et... printanier.
Pas beaucoup de temps avant la nuit après l'installation à l’hôtel et quelques courses pour le petit déjeuner de demain. Mais tout de même un petit tour au crépuscule sur
Darling Harbour,
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et retour par le quartier chinois. Déçue de le trouver presque désert. Pas mal de maisons -vétustes- sont en démolition (et j’espère en reconstruction).
10/09
Toujours un temps frais mais splendide. Un petit tour au
Wildlife world museum que je n’avais pas encore vu. Bien fait. J’y apprends que les trois quarts des espèces vivantes, plantes, animaux et micro organismes vivent dans les forêts humides et qu’on estime à 1/6è seulement celles qui sont décrites par la science, que le
casoar (j’en vois un beau), apparu dans la dernière période des dinosaures il y a 100 millions d’années, est l’oiseau le plus dangereux du monde, que la charmante araignée de Sydney, la "
Sydney Funnel-Web" (mygale d'Australie) est la plus dangereuse du monde (à éviter dans les lieux publics, elle a surtout la particularité d’être agressive), ou que non seulement nous partageons le monde avec les fourmis mais qu’elles sont en train de nous dépasser en nombre et en organisation (ça, ce n’est pas difficile !).
A la sortie un peu de shopping dans les boutiques de
Darling Harbour moins animé que d’habitude (la fraîcheur du temps ?). Un déjeuner sur le pouce dans un des bistrots du coin puis une petite heure d’internet/courrier et quelques courses avant d’aller rejoindre l’oasis de paix du
Chinese garden à l’heure du thé... hélas il est fermé. Pour un thé en plein air j’ai bien “tenthé” la buvette de
Hyde Park. Fermée également. Alors juste un petit coucou à
James Cook derrière les arbres
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et j’ai rejoint l’hôtel dans le trafic dense de 5 heures du soir.

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Aïe... quelques changements :
- des piétons indisciplinés traversent n’importe quand alors qu’en mai encore, à mon dernier passage, on se faisait regarder de travers quand au feu rouge/piétons on s’avisait de traverser si l’on ne voyait pas de voiture à l’horizon.
- davantage de clochards, au moins trois fois plus...
Rien n’est parfait.
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Un bon dîner au pub “
Cheers”

avec mes amis -et collègues- Marie-Odile et Gérard qui sont ici pour la semaine et avec qui nous avons combiné d’aller à l’Opéra demain.
11/09 - Toujours un temps splendide... et plus chaud.
Un petit tour aux
Rocks après une traversée de
Hyde Park d’abord puis du jardin botanique. Au passage j'admire toujours les mélanges de styles dont Sydney est prodigue.

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Les
Rocks, près de
Sydney Harbour,

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un quartier plus intime où flâner à l’abri de vieilles maisons, de maisons décorées avec beaucoup de charme,
de ruelles... Un déjeuner rapide puis retour au jardin botanique pour visiter en son centre l’
Art Gallery et surtout la
Yiribama Gallery (la plus importante collection d’art aborigène) et une sieste sur la pelouse

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avant de rejoindre l’hôtel pour préparer la valise de demain, puis à 17 heures 30 Marie-Odile et Gérard au café de l’Opéra

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avant l’
Orlando de Haendel.

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Une belle soirée, une superbe représentation baroque à souhait. De quoi faire de beaux rêves...
Demain, départ pour
Alice Springs (Australie centrale).
12/09 - 3 heures de vol pour
Alice Springs et 1/2 heure de de décalage horaire à l’arrivée (en moins).
Alice Springs depuis l’avion : un village au milieu d’un désert ocre rouge parsemé d’une végétation vert sombre... Quelque chose comme l’Arizona. Et pour moi un lieu mythique depuis le temps que je potasse les polars d’
Arthur Upfield. A l’arrivée un aéroport comme je les aime où l’on descend directement sur le tarmac brûlant (et dire que
Noumea pris de la folie des grandeurs est en train de nous prévoir pour 2012 un terminal à la
Roissy -pour dix avions par jour !-). Brûlant oui, car ici voici de nouveau la chaleur. A l’aéroport comme partout en Australie, le service des
shuttles (navettes aéroport) bien pratique (comme les étrangers doivent être affolés quand ils arrivent chez nous entre les bus et le RER...) me débarque rapidement à mon hôtel. Retrouvé avec bonheur sur la route les merveilleux
eucalyptus alba au tronc totalement lisse et blanc -parfois un peu rosé-, émouvants dans leur nudité gracieuse.
Chaleur, donc un peu de repos à l’hôtel avant d’aller explorer l’absence de ville, c’est-à-dire un coin de nature avec quelques maisons autour, et encore l’hôtel est situé dans le seul pâté de maisons/commerces... Trois jours devant moi. Je m’organiserai demain pour une petite excursion à
AyersRock/Uluru, une autre si possible à l’
Alice Springs desert Park, et surtout je veux aller voir à l’
Araluen center les œuvres aborigènes anciennes et contemporaines.
Après un petit shopping (on ne sait pas où donner des yeux tant il y a de merveilles artisanales) je débarque dans une ambiance de fête. Le Festival commence aujourd’hui. De musique. Pour l’instant tout a surtout débuté par un carnaval joyeux... Et le soir un petit côté
Woodstock. J’ai dîné sur la pelouse au milieu de la foule, me régalant de mon riz frit végétarien et de mon rouleau de printemps autant que des couleurs, des cris et des rires,
tout en tentant de faire quelques photos “arizoniennes” en technicolor à la
Paramount.
Des musiques de tous genres, mais je découvre la musique aborigène. Je connaissais déjà l’excellence de la peinture à faire pâlir les rois de l’abstrait, et je découvre celle de la musique (autre que le superbe
didjeridoo). Un avenir prometteur sur la scène internationale. De même qu’en peinture, si on veut faire fortune, on peut encore acheter à prix raisonnable (déjà élevé tout de même, et heureusement, pour une vraie belle œuvre). Non, tous les Aborigènes ne sont pas abrutis de drogues et d’alcools (même si c’est hélas le cas pour trop d’entre eux) et de plus en plus (plutôt métis) relèvent un sacré défi.
Reste pour finir la soirée les aventures d’Ella Maillart (
Oasis interdites) qui va de Pékin au Cachemire en passant par le Tibet dans la Chine agitée de 1935. Superbe !
13/09 - Samedi-
J’avais décidé un petit repérage de la gare du
Ghan... Hors du centre ville, O.K. mais pas si loin, pensais-je... En réalité à des kilomètres et mal indiquée. L'occasion de découvrir les alentours
Une “baraque” australienne, devant mon air perdu, a décidé de sauver cette pauvre petite Française en l’y conduisant en 4x4, ouf climatisée... Las, la gare était fermée, tant pis je ne reviendrai que lundi soir pour le départ. Et je "reprends mon pied la route" pour rejoindre l’
Araluen Center pas trop loin de là. Il n’ouvre qu’à onze heures, il est dix heures trente. Pause sous les
eucalyptus (80% des arbres australiens en sont).
Un musée volontairement placé au milieu du Désert... mais l’architecture n’est pas terrible. Dommage que
Renzo Piano n’ait pas été appelé à la rescousse.
Traînent tout autour malheureusement quelques aborigènes paumés. La peinture est ici l’ascenseur social et beaucoup proposent à tout venant la leur. J’ai cédé à
Mattie dont la petite toile n’a pas grand intérêt (et dont le prix ne montera pas, qu’on se rassure), histoire de l’aider un peu par quelques billets et de parler à l’ombre, mais elle a déjà beaucoup bu.
Le
Centre est immense, mais c’est qu’il comprend aussi le Musée australien (géologie, faune, flore, je me suis contentée d’y pointer mon museau), un musée de l’aviation, des sculptures dans les jardins, et même un cimetière.
Mais pas autant de tableaux que je pensais. Juste une exposition “Ocean to Outback” (peinture australienne 1850-1950) et une salle consacrée à un grand aquarelliste aborigène (“fauve” pour moi)
Albert Namatjira.
Retour tardif après une grignote à la buvette du
Centre d’Art. On est samedi et beaucoup de boutiques sont déjà fermées. Mais c’est le bon moment pour la flânerie. Les Aborigènes du coin traînent sur les pelouses, surtout des femmes. Certaines étalent devant elles des peintures, pas mal du tout, à peu près les mêmes que celles des Galeries (du moins de la catégorie “ordinaire”, et à peu près au même prix) où elles vont et viennent d’ailleurs, apportent leurs œuvres, font marché ou pas et parfois s’installent dans un fauteuil ou un canapé à discuter le bout de gras avec le gérant ou le directeur. Curieux monde qui tourne autour de l’art ou de ce qui est dit tel car ce n’est pas si simple puisqu’il y a non seulement les “sous-produits” ou les productions à la chaîne et le folklore, mais aussi ce que les plus grands qui ont un nom international appellent plutôt spiritualité, récupérés déjà pourtant par notre conception occidentale de l’art et finalement ce label que nous distribuons.
On trouve de tout dans les Galeries (très nombreuses). Parfois de l’imitation habile de ceux qui ont réussi, par d’autres, semblables à ces gamins du monde qui rêvent de devenir
Zinedine Zidane ou
Karambeu en shootant dans un ballon. Ou des
remake sans intérêt. Mais aussi de très belles œuvres à un prix élevé (encore abordable pour un bon portefeuille).
Après-midi lourde, orageuse. Un grand vent chaud et une menace d’orage imminent qui n’éclate pas (deux jours après mon départ une violente tempête sur
Alice Springs fera pas mal de dégâts). Rues plus calmes qu’hier à 18 heures pour l’ouverture du Festival, et les cafés sont presque vides. Mais l’heure du concert draine encore beaucoup de monde. Des touristes enchantés de l’aubaine comme moi (et ici beaucoup de Français), des Aborigènes et des Australiens. Oui, on distingue les deux et de fait, si cela n’aboutissait à une exclusion catastrophique, on pourrait se demander pourquoi les Aborigènes porteraient le nom de ce pays inventé par les Anglais. Le malheur est que ce pays a été inventé en lieu et place d’un peuplement antérieur. Le malheur est aussi que ce peuplement était nomade donc d’une culture totalement à l’opposé du concept de pays, de nation, de pouvoir. Deux cultures incompatibles dont l’une, celle de la technologie, avec toutes ses conséquences économiques, sociales et politiques, est forcément gagnante. Le mal est fait et il est profond et ancien. Les Aborigènes refoulés presque toujours de leurs lieux d’histoire et de rites avec lesquels ils avaient des liens vitaux sont littéralement dés-axés. A partir de là c’est forcément la déchéance et la pauvreté. La déchéance pour ceux qui viennent traîner aux abords des villes ou dans les villes, coupés des symboles qui les faisaient vivre, où ils ne sont jamais -sauf les métis- “intégrés” (quel vilain mot... Là encore si le résultat n’était l’exclusion on pourrait se demander pourquoi ils s’intégreraient à un mode de vie qui n’est pas le leur). Le résultat : 80% des hommes alcooliques, 60% des femmes. Quant aux communautés elles-mêmes, dans les territoires rétrocédés (1), elles sont de plus en plus infiltrées par les “Sirènes” de la civilisation occidentale.
Et la misère partout, dans les villes et à la campagne. Dans les villes avec l’absence de travail et l’alcoolisme. A la campagne avec la disparition des modes de subsistance traditionnels.
Quant à la coexistence d’un peuple-nomade et d’un peuple-nation, elle était perdue d’avance. Un racisme pas exprimé mais net. Plutôt dans les villes (à la gare des bus de
Darwin trois jours plus tard, c’est un employé de la compagnie qui a réparti les places dans le bus : pas un Aborigène n’a été placé à côté d’un Blanc. Et à
Alice Springs aussi bien qu’à
Katherine j’observerai qu’aucun Aborigène ne s’installe dans un café même minable. On les voit venir acheter un sandwich comme s’ils le quémandaient avec une timidité qui crève le cœur). Depuis toujours ce sont ceux qui vivent au contact des Aborigènes qui ont eu et ont avec eux des relations amicales et les défendent le mieux ou tentent de les aider.
Le soir, le Festival propose un
sitting sous les étoiles, du dîner au breakfast “au cœur de la communauté”. Une bonne intention. Des couvertures seront distribuées et du café. Mais j’ai calé au 2è choeur des enfants des écoles et je suis allée retrouver un bon lit, d’autant plus que demain matin le départ est à six heures pour
Uluru.
(1) A la suite de la loi du 26 janvier 1977, le gouvernement fédéral a rétrocédé aux différentes communautés 250000km2 soit 1/5è de la superficie du Northern Territory. Ces terres appartiennent aux communautés et sont gérées par un land council (conseil de la Terre et des Anciens)
ARBRES D'ALICE SPRINGS
14/09
Un petit tour des hôtels pour récupérer tout le monde et hop en route pour
Uluru. Encore un groupe australien (deux petites Françaises tout de même). Je les fais toujours beaucoup rire avec ma manie de dire “Non merci”. On me répond invariablement que ce n’est pas la peine de dire merci si je ne prends pas ce qu’on m’offre. Il va falloir que je m’habitue. 4 heures de route, le temps d'admirer le paysage qui défile.
A cette heure la campagne est rose doré, un peu comme dans un petit matin d’hiver frileux chez nous. Partout une végétation rase de maquis. Les dômes ronds des
spinifex d’un vert blond pâlot parsèment partout la terre d’un rouge violent. Un paysage moutonnant.
(spinifex)
Il ne doit pas y avoir trop d’accidents de voiture en Australie : les routes sont droites
et il n’y a (presque) pas de voitures. Par contre pas mal d’accidents de... kangourous (une dizaine écrasés sur la route sur 100 kilomètres). Stop à
Mont Ebenezer road House (dans la communauté
Imampa)... Un petit quart d’heure au café. Côté loi anti-tabac les Australiens ont six ans d’avance sur nous : la leur date de 2002. Quelques objets d’artisanat et des peintures. Correctif : il y a une troisième catégorie de peinture entre la
camelote-remake mal peinte (quoique dans un touchant effort “enfantin” comme celui de
Mattie) et l’oeuvre d’art : c’est la catégorie sympathique qu’on dirait chez nous folklorique-populaire. Photographié dans la cour lézard et fourmis des piliers.
Ayers Rock,
Uluru plutôt de son “vrai”nom, en vue...
Comme dans tant d’autres lieux mythiques, on a déjà tant vu ce rocher que c’est un peu comme si on y était déjà venu. Mais comme à
Venise -ou ailleurs- c’est aussi l’émotion, voire un choc de se trouver, cette fois, dans le tableau.
Arrêt à
Walpa Gorge (prononcer
warl-pa qui signifie “winds”, la vallée des vents) qui fait partie des monts
Olga Kata-Djuta. On chemine dans la chaleur de ce désert
entre quelques bosquets d’un vert argenté
qui se détachent toujours sur cette terre rouge,
et des pierrailles,
avant d’arriver à la gorge.
Pas seulement beau. Grandiose. Impressionnant.
Un lieu où “souffle l’esprit”. Lequel ? Que chacun choisisse.
Kata-Tjuta signifie “multi-têtes” en
anangu ; ce groupe de rochers arrondis donne une idée de ce que sera
Uluru dans quelques centaines de millions d’années : affaissé, éclaté, violet.
Pour les Aborigènes
anangu c’est le lieu où se transmet l’esprit des ancêtres (
tjukurpa). Après de longues négociations, le nom de
Uluru-Kata-Djuta a été reconnu par le Gouverneur Général d’Australie,
Sir Vivian Stephen en 1985, et désigne aujourd’hui l’ensemble du parc de 130 000 hectares. En échange le peuple
anangu a cédé la terre pour 99 ans. 11 membres au Conseil d’administration du Parc : 7
Anangu, 4
non-Anangu (i.e. Australiens blancs). Les
Anangu perçoivent 25% des bénéfices.
Je m’attendais à une organisation “touristique” au mauvais sens du terme. Ce n’est pas le cas. Relativement peu de monde (deux ou trois cars ou minibus en dehors du nôtre) et l’architecture du site est en parfait accord avec le paysage (inscrit au patrimoine de l’humanité par l’
Unesco).
Dans ce paysage les
Anangu retrouvent les traces de leurs légendes : la tête d’un chien, le visage d’une vieille femme en train de pêcher, les griffes d’un animal poursuivi par un autre ou la faille due à un lancer de javelot aussi efficace que
Durandal à
Roncevaux... En tout cas un paysage éblouissant, entre la majesté des
Pyramides, l’étrangeté d’un paysage lunaire ou de dunes solidifiées. On peut même y voir un paysage érotique, une origine du monde qui n’est pas dans la légende aborigène (photo preuve jointe -
photo et commentaire Anne-Marie-).
("L'origine du monde")
On voit d’ailleurs de drôles de choses par ici : après un
Courbet voilà
Lucky Luke
et même une fresque mésopotamienne...
Ou des Magritte,
des Max Ernst,
des Dali....
Mais aussi de vraies peintures murales.
Superbe sous tous les angles, de près
ou de loin, qu’on le contourne lentement en car, qu’on s’enfonce dans ses grottes,
ou qu’on en longe à pieds les dômes de grès et quelques sites sacrés (interdit de photographier) : -
Mala walk (où s’inscrit la légende de
Mala le
Wallaby) - puis
Kuniya walk où s’inscrit celle de
Kuniya la femme-serpent qui vengea, autre
Isis, son neveu mis en pièces par le serpent venimeux
Liru. Superbe aussi sans doute (car je n’ai pas tenté l’aventure) si l’on grimpe au sommet comme deux jeunes l’ont fait.
Un tour parfaitement organisé d’un bout à l’autre, qui se termine par une soirée au crépuscule devant
Uluru (là, une belle entreprise touristique, photos témoins !) autour d’un barbecue.
Mais c'est beau...
D'un côté
Uluru,
de l'autre
Kata Djuta.
Une Australienne avec qui j’ai fait connaissance dans le car fonce sur moi et m’invite près d’elle et de son mari ainsi que d’un couple londonien. A ma gauche les deux petites Françaises ravies de trouver une
payse. L’une est installée en Australie depuis deux ans avec un ami australien rencontré ici, l’autre est venue lui rendre visite. Et nous échangeons quelques remarques sur le fabuleux sens de l’organisation des Australiens ainsi que leur fabuleux art de vivre “décoincés”. A propos des kangourous morts sur la route, elles me disent en avoir compté... 45.. et avoir cessé de compter ! Au retour je comprendrai les raisons de cette hécatombe : les routes la nuit sont un véritable gymkhana entre les kangourous. Notre chauffeur, habile à les repérer sur les bas-côtés et anticiper leurs réactions, les évite néanmoins de justesse. Si certains restent sur place paralysés, d’autres bondissent terrifiés dans les phares et quand on réussit à en éviter un c’est parfois toute la petite famille qui suit !
Avec mes voisins australiens et londoniens nous parlons de nos villes respectives,
Canberra, Londres et
Noumea. Vin blanc et barbecue aidant tout le monde trinque et parle avec tout le monde. Une belle foire mais c’est réussi. Tout se termine à la nuit
et gaiement... La preuve !
(à la vôtre !)
15 /09
Une chaleur écrasante mais j’ai réussi à me dénicher après les courses du matin un petit coin calme à l’ombre, presque frais, d’une
coffee shop dans une impasse.
Les touristes vont au pas, les
Abos, habitués, sont affalés sur les pelouses et le reste de la population se cache. Je serais bien restée un peu plus dans cette petite ville : des merveilles dans les nombreuses Galeries d’art, un son de
didjeridoo qui s’échappe de toutes les boutiques... Un petit côté branché et bien pensant de cette ville au milieu du désert mais pas uniquement et après tout ce n’est pas sans charme. Également un côté “bout du monde”... Pas vu
Desert Park ni le jardin botanique, mais une telle chaleur aujourd’hui que je n’ai pas le courage de m’y traîner.
Encore fait le tour des Galeries d’Art ce matin et mes emplettes. Ce que je vois continue à m’intriguer. A la base, des productions centrées sur un système de signes qui vont du presque figuratif symbolique -petites arbres, animaux...- au symbolisme abstrait. Signes organisés en histoires (on songe à ces éléments de séquences narratives dont l’analyse structurale montre comment l’agencement peut varier à l’infini - cf.
Morphologie du Conte - Vladimir Propp). Les différentes tribus sont chacune dépositaires de certaines histoires : l’une de l’histoire des fourmis à miel, l’autre de celle du lézard, etc.
Au niveau supérieur entrent en jeu des styles très différents selon les artistes. Formes et couleurs sont à peu près toujours habilement combinées et on va de la sobriété au presque psychédélique. On trouve de l’impressionnisme figuratif, de l’impressionnisme abstrait, du pointillisme, du figuratif naïf, du figuratif symbolique, ou ce qui est pour nous de l’abstrait, traits, carrés, points, cercles, lignes, qui néanmoins content une histoire aux initiés. Pour ces créateurs non pas de l’ “art” mais une façon de dire la spiritualité, les légendes transmises par les ancêtres... mais c’est chipoter, de
Lascaux à nos jours c’est aussi une vision intérieure du monde...
Les productions du premier niveau sont présentes partout, dans la rue et dans les Galeries -j’ai acheté à une “artiste” dans la rue une œuvre et je venais d’en acheter trois d’elle dans une Galerie, à prix identique). J’ai parlé de
camelote et de
remake. Mais après tout peut-être pour moi. Et d’autres. Mais peut-être aussi une forme d’authenticité (?) dans ces productions “naïves” (?) même si elles ne sont que moyennement réussies. Difficile au point où j’en suis d’en être certaine. Dans sa roublardise
Mattie a peut-être aussi sa façon de dire son histoire...
Une petite heure à ranger au mieux tous les achats dans les bagages puis taxi jusqu’à la gare à 16H 30 pour un départ à 18H (mais on “embarque” à 17H 30 et les bagages sont enregistrés et emportés à part comme à l’aéroport). Un peu d’émotion de me trouver là.
Les gens photographient, filment, se font photographier (moi aussi).
Un petit vent de folie et de gaieté règne dans la gare. Trois trains par semaine, une longue traversée de l’Australie en diagonale (je n’en ferai que la moitié à peu près, c’est déjà pas mal), c’est un événement. Des jeunes, des vieux, des touristes (jeunes et vieux ! Deux jeunes couples espagnols dans le compartiment) mais surtout des Australiens... Et pourtant il va falloir passer la nuit en siège non-couchette (je n’ai pas pris le luxueux
Gold Service mais le
Red) -néanmoins beaucoup de place pour les pieds comme en 1è classe
Air France, et les sièges sont très largement inclinables-. J’ai prévu tout un ravitaillement pour tenir un siège (voilà le cas de le dire !) et c’est ce qui est le plus lourd dans mon sac. Le plus dur sera la sciatique. Une chance pour moi le vieux monsieur presque aveugle à mes côtés déménage tout de suite (en s’excusant) pour une meilleure place à l’arrière... Je pourrai profiter de deux sièges pour dormir.
Un départ au crépuscule... Pas le temps de voir grand chose sinon la pierraille qui entoure
Alice Springs, quelques sommets mauves au loin et les bosquets dorés des arbustes du bush sur cette terre rouge. De belles couleurs... On en mangerait ! J’ai bien essayé de faire quelques photos d’un lever de pleine lune sur tout le spectre des bleus : j’ai eu quelques
Turner intéressants mais impossible de pousser la tentative beaucoup plus loin.
A défaut je me suis emparée de mes aquarelles. Mais là, pas de chance, ça n’a pas donné du
Turner.
Dans le wagon chacun s’organise. Comme un peu partout en Australie on lie connaissance à toute vitesse, le passage vers les toilettes (superbes toilettes/avion et le double de place) étant prétexte à converser, plaisanter. Les Australiens totalement extravertis s’adressent la parole comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Pour l’heure c’est une petite jeune-fille, française me semble-t-il à l’accent, à qui quatre compères d’un certain âge, déchaînés depuis le départ, demandent des nouvelles de son séjour en Australie tandis qu’elle attend son tour. Une autre surgit de la voiture-bar et on lui demande des nouvelles de la cantine ! Je crois rêver devant tant de bonne humeur. Le vieux monsieur, de retour de la voiture-bar me salue d’un signe joyeux comme si j’étais une vieille connaissance (pas si aveugle que ça tout de même le monsieur...). Bon, plus grand chose à faire que me plonger dans la Chine d’Ella Maillart. Et finalement une bonne nuit après un arrêt longuet à
Tenant Creek.
16/09
Un lever de soleil sur le
bush... Dans le wagon les trousses de toilette défilent. Et le stewart (un par wagon) annonce joyeusement le petit déjeuner avec un “Désolé mais vous êtes en
Red kangoroo, ce sera payant !”. Les Anglo-Saxons sont du genre “dur mais juste !” Après tout cela vaut mieux que toutes nos contorsions pour tenter de cacher nos 36 vitesses...
Je me contente de la buvette et je rapporte mon thé à ma place, j’avais prévu le reste. Mais à midi ce sera le wagon-restaurant histoire de profiter de tout. De nouveau une belle journée à l’horizon et dix heures de train (arrivée ce soir à 17H30). Les termitières apparaissent à l’horizon, brunes sur cette terre rousse c’est du plus bel effet.
J’avais oublié l’arrêt à
Katherine : minuscule gare en rase campagne, juste un abri. Mais des navettes sont organisées pour aller en ville, et d’autres pour une excursion à
Katherine Gorge. J’ai déjà vu les gorges, j’opte pour la ville, mais... rien à voir -en tout cas en si peu de temps-, et même rien à photographier à part un peu de désolation.
J’ai laissé la crème solaire et le chapeau dans la valise enregistrée, et même pas un café un peu sympa où se poser, alors je rase les murs et je finis par aller chercher la
clim du
Woolworth où je retrouve tous mes compagnons d’infortune. Heureusement le chauffeur du bus de retour -encore un plaisantin- nous fait faire le tour de ce qui est intéressant ici : les bords de la rivière
Adélaïde, le
Low level Nature Park et finalement une halte à
Springvale homestead où j’étais venue l’an dernier par une petite aube et que je retrouve avec plaisir : l’ocre de ses pierres,
la paix vénérable de son parc et de ses grands arbres dont les superbes
Raintrees
et aussi un baobab.
Le temps d’une bonne
ginger ale à l’ombre devant le bassin
et dans le calme des jets d’eau... Le bus nous récupère à midi pour un départ à 12H 45. Plaisir de redémarrer dans un
Ghan nettoyé à neuf et bien frais. Pendant nos aventures
katherinesques j’ai lié connaissance avec mon voisin de la rangée derrière moi, encore un vieux monsieur bien handicapé, probablement par ses rhumatismes (les Australiens n’hésitent pas à se lancer sur les routes quel que soit leur âge et leur handicap). Au wagon-restaurant un homme (jeune) s’installe à la table d’une vieille dame dont le mari est parti aux toilettes, en la saluant bruyamment d’un “Hello, young lady..” Le mari revient, les voilà qui devisent sur les routes droites de leur pays et m’associent à la conversation (“c’est pas comme en Europe...”)... Bon, le jeune s’en va, il est remplacé par un autre qui, aussi sec, sort un jeu de cartes de sa poche et propose au couple de jouer et à moi de faire la quatrième. Je décline. Les propos ne sont déjà pas si simples à suivre alors un jeu de cartes !! Bon il abandonne pour un “d’où êtes-vous... ?”. A l’heure qu’il est ils sont tous les trois en train de chanter. Je reste médusée. Mais à tort. C’est ça qui devrait être la norme... J’aime ces oiseaux d’Australiens...
Casse pas la tête, la vie est simple.
Revoici, surgissant des broussailles, et entre les
gommiers et les
eucalyptus alba, les immenses termitières vues l’an dernier. Soudain des séries de
manguiers (la saison commence). L’après-midi est éducative dans le
Ghan : on vous commente les paysages et la vie du pays, ou l’histoire des villes traversées (pas vraiment nombreuses :
Tenant Creek, Katherine, Adélaïde river). Un paysage très varié qui va de plaines en camaïeux beiges où se détachent à peine les troncs blancs des
eucalyptus et le modelé des termitières, aux vallonnements verdoyants autour d’
Adélaïde river où entre tous les verts se détachent, toujours, les termitières posées là comme les pièces d’un jeu d’échec.
Presque 1500 kilomètres en 24 heures et nous y voilà. Un peu triste que ce soit déjà fini mais contente de retrouver le confort d’un hôtel. Pas pour longtemps, juste deux nuits et ensuite ce sera le camp (amélioré à la mode australienne).
La gare du
Ghan est loin de la ville et la navette nous dépose dans un centre animé. Après le désert d’
Alice Springs au charme languide, ici c’est
St Tropez ! Une vie du soir déchaînée, boutiques, bistrots se succèdent sur le
Mall... Dûment astiquée, changée, redevenue vacancière civilisée, je flâne en humant cette vie nocturne et je tombe (presque littéralement) sur mes deux petites Françaises de l’excursion à
Uluru. Bien dans la “peine” car elles doivent remettre demain à partir de 9 heures les clés de la voiture et la voiture louée à
Herz, alors que leur tour au
Kakadu Park part à six heures du matin. Je propose de le faire pour elles et nous voilà déposant la voiture devant chez
Herz et je garde les clés pour les porter demain. Pour la “peine” qui n’était pas bien grande, elles m’offrent une bière et une grignote sympathique et nous passons la soirée ensemble. Délicieuses, Amélie et Annabelle. Et qui aiment le monde avec une grande faim qui me plaît bien. Nous parlons de voyages bien sûr, de nos pays, et surtout des Aborigènes. Elles ont été surtout impressionnées par les nombreux paumés. C’est vrai, mais il y a aussi...
17/09
Une journée à profiter de la ville que j’avais regretté de ne pas pouvoir découvrir l’an dernier lors d’un passage éclair. Je n’ai pu aller jusqu’au
Musée australien -un peu loin et il fait très chaud- mais il me reste le port,
le jardin botanique et ses grands
tamariniers. Et aussi tout le quartier animé de
Mitchell’s. Une très belle ville de bord de mer... un peu d’internet, du shopping, pas mal de temps à chercher une banque qui veuille bien changer les
Francs Pacifique inconnus au bataillon des banques ici, la journée passe vite par une forte chaleur et j’ai tendance à traîner dans les cafés -mais à la mode anglo-saxonne les fauteuils y sont profonds-. Dans l’un un garçon est un jeune Français venu explorer ; plus loin, dans une boutique une Française installée depuis cinq ans ici me dit qu’elle ne rentrerait pas pour un empire après plusieurs années de Paris “où on ne vit pas, on survit” me dit-elle.
Petit détail à mettre à l’actif du fabuleux sens pratique des Australiens : sur ma valise enregistrée par le
Ghan, j’ai trouvé une étiquette “17 kilos. Poids lourd. Pliez les jambes pour soulever “ ! Et encore un autre : dans une billetterie automatique je vois soudain s’afficher “qui vous regarde ?”, je me retourne et il y avait effectivement quelqu’un ! Ça ne s’est pas reproduit dans les autres guichets...
Je termine ma journée dans une taverne à la bavaroise -bancs et longues tables de bois plein, à l’extérieur sous de grands arbres- et au son des guitares électriques...
18/09
Aujourd’hui c’est 4 heures de bus (l’occasion de quelques
photos/Turner !) pour rejoindre le camp
Bodeidei pas loin de
Katherine. OK, ce n’est pas très rationnel, j’y étais avant-hier, mais
Katherine est totalement sans intérêt, je n'y serais pas restée deux jours. Tout de même une bonne soirée en pleine campagne dans un motel
Best Western où je me délasse (dans la piscine en compagnie de deux Belges fanatiques de l’Australie venus déjà il y a deux ans -et l’an dernier en Nouvelle-Zélande-) d’avoir ahané à porter mes bagages dans la chaleur.
19/09
Et encore une matinée jardin/piscine en attendant le départ du tour à 14 heures. Quelques jolies pies décident du haut d’un palmier de me prendre pour leur coin-toilette, mais plongée dans les aventures d’Ella Maillart qui en a vu d’autres et se bat avec ses chameaux à 5000 mètres d’altitude, je ne bouge pas de ma chaise-longue. Bonne petite halte imprévue à ne rien faire... un régal.
14 heures -15 heures en fait-, départ avec
François Giner (auteur du livre
En Terre aborigène que je ne saurais trop recommander) car on attendait
Cerise, métisse aborigène, qui vient avec nous, nous c’est-à-dire deux couples, l’un de
Marseille (Claudie et Jo), l’autre de B
oulogne (Annick et Marcel), et deux jeunes qui sont en Australie et viennent aider au camp.
Toujours la terre rouge, un tapis de feuilles mortes, et des arbres minces espacés, beaucoup d’eucalyptus me semble-t-il. Parfois l’odeur d’une charogne en décomposition. 50 kilomètres corrects puis le reste en route infiniment droite et si étroite que pour croiser on se rabat sur les bas-côtés de terre. On crie “poussière” et tout le monde ferme sa fenêtre. Je regrette d’avoir laissé mes lunettes de glacier dans le sac “là-haut sur l’impériale”, je ne pensais pas en avoir besoin dès aujourd’hui, elles auraient été bien utiles pour me protéger non seulement de la luminosité mais surtout du vent. Bon, ce sera pour demain. Au bout d’une centaine de kilomètres les arbres sont de plus en plus dispersés et de plus en plus bas (il me semble que ce sont des
gommiers), on attaque... 200 kilomètres de piste. Et ça y va, François ne ménage pas nos côtelettes.
Parfois soudain une savane sèche et j’ai cru voir s’y détacher un troupeau de vaches (il y en a d’ailleurs vraiment de temps en temps) mais non, ce sont des termitières. Étonnantes termitières, moins hautes que celles vues près de
Darwin. Parfois rousses en forme de bosses empilées comme des boules de crottin les unes sur les autres ; d’autres menues et blanches aux arêtes aiguës qui font penser aux stèles d’un cimetière, d’autres brunes posées entre les herbes comme les tours d’un jeu d’échec. Rien d’autre à faire que humer l’odeur âcre et poussiéreuse -et aussi une bonne odeur de pain chaud de la terre-, parfois celle des feux de brousse que les Aborigènes allument régulièrement et rituellement,
et parfois celle du bois calciné. Ou bien admirer la grâce des troncs frêles, blancs ou rosés, lumineux au soir couchant.
Arrivée à la nuit au camp
Bodeidei entièrement construit par François et ses amis. Au comité d’accueil :
Maya, une jeune ethnologue,
Johann, la trentaine, le bras droit du patron,
Gérard, un second bras droit mais ponctuel, et deux jeunes “à tout faire”
Laetitia et Nicolas.
D’emblée François nous a brossé un tableau noir de la situation des Aborigènes. Je lui laisse la parole :
“
Leur culture vieille d’au moins 40.000 ans est l’une des plus anciennes de l’humanité. Jusqu’à l’arrivée des Européens à la fin du XVIIIe siècle, les Aborigènes ont vécu de chasse, de pêche et de cueillette en harmonie avec une terre à laquelle ils appartenaient et qui nourrissait leur spiritualité, leurs coutumes et leur organisation sociale. Estimés à 350.000 en 1788, les Aborigènes n’étaient plus que 50.000 en 1966 et il ne reste aujourd’hui pas grand chose des 500 tribus d’origine. L’intrusion des Blancs dans leur univers traditionnel a été d’une incroyable brutalité : exterminés ou réduits en esclavage avant d’être brutalement “ assimilés ”, décimés par les maladies et l’alcoolisme. Aujourd’hui, la plupart ne survivent plus que dans une misère désespérante et les plus jeunes perdent souvent tout contact avec leur ancienne culture.
Originaire de l’Hérault, François Giner s’est immergé depuis 20 ans dans l’univers des Aborigènes. Il vit aujourd’hui dans une région reculée de la Terre d’Arnhem (à 700 km au sud de Darwin), au cœur de 400.000 hectares de bush. Un territoire appartenant au clan des Ngklabon.”
(site internet - http://www.bodeideicamp.fr/livre/livre.html)
On ne peut parler d’ "Aborigènes d’Australie” dit-il. En fait, aucun lien ne les unit sinon des symboles identiques. On ne peut parler que d’aires linguistiques. Plus de deux cents langues regroupées dans 28 familles linguistiques il y a deux cents ans
(site conseillé :
http://www.ausanthrop.net/french/cours_deug/index.html - Cours de Deug Laurent Dousset - Aix).
Aujourd’hui par ailleurs on ne peut plus guère parler d’Aborigènes de “pure souche”. Dans l’aire linguistique
Ngalkbon où nous sommes, une dizaine d’hommes sont encore initiés dans la tradition, dont
Georges Jangawanga Balang, l’ami de
François Giner, d’ici dix ans il n’y en aura plus aucun.
A l’intérieur de chaque aire linguistique, les tribus familiales.
Pourquoi je suis venue ? Justement, pour savoir. Parce que sur cette question on dit tout et son contraire. D’abord attirée par ces peintures étonnantes découvertes à Sydney l’an dernier. Et aussi pour ces regards croisés parfois et qui ont quelque chose de rare. Une certaine intensité peut-être. Alors j’ai commencé à lire (
Le Chant des pistes, Bruce Chatwin -
Les Rêveurs du Désert, Barbara Gowczewski -
Les Plaines de l’espoir, Alexis Wright). Puis un tour l’an dernier dans le
Top End... Mais le guide était australien et je perdais beaucoup de détails. Métis aborigène il parlait peu de ceux-ci, un peu des légendes et beaucoup des paysages... Alors cette fois j’ai choisi un “tour” français. J’en savais peu de choses sinon que c’était en territoire aborigène géré par des
land council (“conseils de la terre et des Anciens” qui comprennent des Aborigènes et des représentants de l’Etat ) et que
François Giner nous faisait partager “la vie de ses amis aborigènes”. Tourisme “intelligent” mais tourisme tout de même. C’est le cas, et c’est autre chose aussi. Il est arrivé en terre d’
Arnhem il y a 21 ans posant son sac de couchage au milieu du
bush (et quand on connaît le paysage il faut le faire !). D’abord indifférents les Aborigènes l’intègrent peu à peu, lui apprennent les plantes, le paysage, leurs traditions. Tellement intégré qu’il fait à présent partie de la famille de
Georges Jangawanga Balang et en porte le nom de peau (1),
Balang. On donne son
nom de peau pour signifier qu’on est “frères”. Désormais
François Giner est
François Balang. Un jour ses amis ont accepté qu’il monte son “camp” ici pour faire connaître leur culture (à des Français essentiellement pour l’instant), ils lui ont concédé du terrain (la possession de la terre est symbolique, on ne la vend pas. “La terre ne nous appartient pas, on lui appartient” dit
Georges) et il leur verse des
royalties. Alors, non, pas de vrai tourisme, assez pour gagner l’argent, et juste l’argent “de ma liberté”dit-il. Ici, on ne vient pas “voir” mais partager un moment de vie avec cette famille. D’ailleurs aucun effort pendant ces deux jours pour nous montrer quoi que ce soit. Le premier jour se passe avec la “famille” de François qu’il est allé chercher tranquillement au village de
Weemol à 15 kilomètres :
June et une de ses sœurs (le nom m’a échappé), et une kyrielle d’enfants dont
Angéla l’aînée (environ 16/18 ans),
Sirima (environ 14 ans),
Pino (cinq/six ans) et
Jobi (3/4 ans). Et tout ce monde-là a embarqué pour la journée avec nous cinq et quelques jeunes du camp dans la guimbarde/jeep (mille fois réparée et en partie fabriquée par François).
Deux arrêts pour parler un peu de sites sacrés, puis un pique-nique sur le site du
billabong (étang) de
Kopoliu où
June et sa famille ont pêché pendant que nous faisions des photos du site

et de ses oiseaux.
(le cormoran)
(le masked-lapwing)
Puis nous voilà partis pour quatre heures de marche, à partir de l'
outstation ("résidence secondaire"!) du "camp" (
settlement)
et de la rivière qui coule tout en bas.
Dans le
bush d’abord,
Angéla nous expliquant les vertus de certaines plantes (2), puis le long des falaises (et je me suis payé un peu de vertige mais j’ai été bien “encadrée” par deux costauds)
pour voir des peintures rupestres,
et finalement un retour dans l’ivresse du vent et du crépuscule,
fouettés par les herbes sèches dans la vieille jeep/camion. Arrivée au camp à 20 heures trente (35 kilomètres : deux heures de route/piste). C’est tout, c’est peu, mais comme dit Ella Maillart (
Oasis interdites) dans la dédicace de son livre à Nicolas Bouvier : “Un voyage où il ne se passe rien mais ce rien me comblera toute ma vie”.
Le lendemain, matinée au “village” (80 habitants) pour rendre visite à
Maggie et
Georges, (75 ans, rongé par le diabète), les aînés de
Weemol. La piste défile, rouge entre les arbres,
et j’essaie de photographier les termitières.
Weemol, un lieu désolé.
Ce qui crève le coeur ce n’est pas tant la misère qu’on trouve malheureusement dans tant d’autres lieux sur terre, mais un évident désoeuvrement de gens déracinés. L’alcool est interdit depuis l’an dernier dans le
settlement (difficile de traduire. Le mot le plus proche serait “camp” : des baraquements en dur et en tôle installés par le Gouvernement dans les années soixante, avec électricité, eau, téléphone. Le gouvernement a aussi installé des
outstations, sortes de résidences secondaires surréalistes : toutes les installations électriques, téléphone et télévision dans un lieu “paumé” où pourrissent des carcasses de voiture -et autres- et bâtiments bétonnés aux ouvertures béantes qui semblent abandonnés et où pourtant les familles viennent de temps en temps passer le week-end... Nous y sommes passés hier avant de monter aux falaises...)
(dans un des baraquements de l'oustation, Sirima nous traçant à main levée un crocodile...)
Et on ramène la même petite famille (
June, Angéla, Sirima, Pino, Jobi et aussi un certain
Dany boy -environ 25 ans-) pour un déjeuner rapide au camp et ensuite tout le monde part aux cascades de
Kliklimarra (deux heures de piste plus une heure de marche) pour se baigner, pêcher dans un décor de rêve. Les jeunes sautent dans l’eau depuis un rocher de dix mètres de haut et nous nous prélassons dans l’eau chaude. Il y a des crocodiles paraît-il mais petits et gentils. Je n’en ai pas tâté.
APRES-MIDI À KLIKLIMARRA
(Jobi le long de la rivière)
(June partant pêcher)
(la baignade)
... et la mascotte de tous,
Jobi :
Non, je n’ai rien de plus à raconter sinon qu’à la fin des deux jours, toujours dans l’ivresse du vent et du crépuscule, les enfants sautent sur les genoux de tout le monde, mais ça c’est normal, et les jeunes-filles et femmes, plus réservées au début nous embrassent comme du bon pain et nous lancent un “see you later”. Pour moi ce sera vrai car je me suis embauchée pour l’an prochain. Une occasion unique de comprendre mieux cette culture, de côtoyer ce dernier des peuples “premiers”, et même les derniers hommes de ce dernier des peuples premiers...
Revenons au camp.
Simple, pratique et beau. Des bungalows faits d’une petite hauteur de murs de terre séchée (environ 1 mètre),
d’une moustiquaire
et de toiles de tente solidement arrimées (du béton dans les piquets). Des murs partout décorés par les amis aborigènes.
(peinture sur le mur du cabinet de toilette)
A la fin de la saison (avril à septembre) tout est rangé, replié, et quand François revient avec
Yo, le premier travail consiste à refaire les pistes disparues avec les pluies ! Travail de Titan...
Et au site.
Bodeidei, ça signifie la source, il y en a une d’ailleurs qui donne de l’eau au camp.
Une clientèle de Français bien sûr (mais peu de monde à la fois : huit tentes seulement au total) -mais des projets de développement vers l’Allemagne-, beaucoup de chasseurs (on chasse le buffle), et quelques fous comme moi à qui il fait découvrir le
bush, les arbres, mais avant tout ses amis (et
Maggie et Georges ont tenu à nous recevoir malgré une situation douloureuse de deuil en ce moment); C’est presque du prosélytisme plus que du tourisme.
Et au paysage.
Très beau bien sûr mais comme tant d’autres dans le monde. On est surtout hors de tout. La première ville à 360 kilomètres et parfois sans croiser qui que ce soit. Mon petit
Pral est battu. A peu près l’équivalent de la réserve de
Hato el Frio au Venezuela -mais elle était plus accessible- et surtout du
Pantanal brésilien où il avait fallu faire d’abord 4 heures de tapecul puis deux heures de canot pour arriver... au Paradis ! Voilà qui garantit une clientèle de passionnés. Mais il est arrivé à François d’en rembarquer quelques uns (“ce n’est pas la peine de défaire vos valises je vous ramène”).
Le camp fonctionne avec des jeunes (un minimum de six semaines, il suffit d’aller voir le site) et deux ou trois personnes un peu plus “responsables” :
• depuis six ans
Maya, une jeune ethnologue (28-30 ans), elle termine sa thèse sur l’aire linguistique des
Ngalkbon. Elle a été longtemps la comptable du camp.
•
Johann qui est là depuis trois ans. Devenu le bras droit de François, mon “bâton d’aveugle” dit celui-ci. Il fait tout, de la réparation de voiture à la cuisine.
• et cette année :
Gérard.
• enfin l’équipe de jeunes... Les deux venus avec nous :
Édouard le photographe, muni du dernier
Pentax et son ami dont le nom m’échappe. Puis
Laetitia et
Nicolas qui sont là depuis trois semaines et font le ménage, desservent la table, et aident à la cuisine et la vaisselle.
Au total douze personnes avec nous les six arrivants :
•
Cerise, une métisse aborigène qui travaille à
Katherine, venue en week-end. Timide et distante au début, peu à peu elle s’apprivoise. Maintenant qu’elle est dans son paysage, elle nous parle comme à de vieux amis. Je n’ai pas réussi à comprendre exactement ce qu’elle fait. “Quelque chose dans l’art” ! Dans le minibus du retour, elle bondit soudain en reconnaissant
Pavarotti dans
Rigoletto et s’allonge extatique sur la banquette à côté de moi pour écouter, en expliquant “L’opéra c’est mon job...”
•
Marcel et
Annick d’
Hardelot près de
Boulogne.
• et puis
Claudie et
Georges.
La découverte des autres, le charme des voyages...
22/09
Retour à
Katherine pour la troisième fois cette année. Aucun intérêt mais c’est central.
Claudie et
Georges sont à l’auberge de jeunesse voisine (je les retrouverai demain pour un petit café d’avant départ) et moi je retrouve mon motel, pour une après-midi piscine/farniente avant la petite bière du soir (l’alcool aidant, j’ai pu tenir une conversation presque élaborée dans un australien presque fluide avec deux Australiens pure teinte qui m’avaient taquinée en me voyant plongée dans mon carnet moleskine, “you write a love letter”...) et un bon vrai repas pour fêter la fin du séjour vu que je n’ai fait jusqu’ici que de la grignote et réussi l’exploit de ne jamais dépasser 10 euros de nourriture par jour (ce qui m’a permis de m’offrir un petit stock de peintures aborigènes -18 !-).
23/09
C’est parti pour 36 heures à cuire dans son jus : l’hôtel de
Katherine quitté à 10 heures du matin, le car pour
Darwin à 13 H20, l’arrivée à
Darwin à 17H30, l’avion à une heure du matin, l’arrivée à
Sydney à 6 H et à l’hôtel à 7H 1/2... avec une chambre libre seulement... à 14 heures. (3) Et avec ce temps si lourd (on annonce la saison des pluies pour bientôt) on est en nage dès qu’on pose le pied dehors.
24/09
20° seulement à
Sydney mais toujours le beau temps. Une ville rafraîchissante à tous points de vue. Et vivifiante. Jeune, pétillante, dynamique, bref une ville gaie. On y rajeunit de 20 ans.
Le temps de confier mes bagages à l’hôtel : j’avais pratiqué le système oignon : une valise laissée à l’hôtel de
Sydney, une autre à l’hôtel de
Katherine, et je n’étais partie au camp qu’avec un petit sac), de me changer dans des toilettes publiques et de déguster un bon café dans les fauteuils du
Starbuck en face de l’
Australian Museum où j’avais repéré une expo sur l’art aborigène la semaine dernière (mais j’ai le temps, il n’ouvre qu’à 9H 1/2 et il est 8 H). J’en apprendrai peut-être un peu plus. Selon
François Giner, en aucune façon on ne peut parler d’art aborigène, d’abord parce que -ce que je savais- au sens strict c’est plutôt une “écriture” (écriture de traditions, légendes, rêves transmettant l’histoire du peuple), ensuite parce que des Aborigènes à strictement parler il n’y en a plus. Et des “pure souche” capables de transmettre la tradition, il n’y en aura plus d’ici dix ans. En soi ce n’est pas un problème, au contraire, le métissage c’est l’avenir, et beaucoup d’
Atlantides ont déjà disparu. Mais c’était sans que nous en ayons conscience. Aujourd’hui c’est sans doute le dernier naufrage d’une culture sous nos yeux (“Nous autres civilisations nous savons aujourd’hui que nous sommes mortelles” P. Valéry... C’est ainsi qu’avancent les siècles) et une culture qui n’avait guère bougé depuis 20 000 ans. Mais ce qui est émouvant c’est d’y assister.
Deux heures donc au musée. Une minuscule exposition (deux ou trois salles) mais devant des merveilles, à contempler et prendre des piles de notes. Sans aucun doute ce que j’ai vu de plus beau en art aborigène. En gros des années 60 à 89
le Central Desert Art (ou
Papunya Tula art -
cf. Annexe), un art dans un rayon de 260 kilomètres autour d’
Alice Springs, grâce à l’impulsion de quelques esprits éclairés : l’anthropologue
Fred Myers -
Geoffrey Bardon, un jeune professeur d’art de la
Papunya school (71-72) et à sa suite
Peter Fannin et d’autres. Je nuancerais à présent le constat de disparition. Dans le territoire d’
Arnhem où nous étions, peut-être, mais autour d’
Alice Springs la tradition est restée bien vivante, vibrante, semble-t-il, au moins jusqu’en 1989. Depuis ?
Ce que donc le marché de l’art appelle “art aborigène d’Australie” est le fait de métis (ce qui est plutôt bon signe, dirais-je, et n’empêche pas que ce soit beau mais en tout cas n’a plus grand chose à voir avec le
dreamtime) quand ce n’est pas du “made in China” (c’est paraît-il parfois le cas, “aucun contrôle” dit
F.Giner). N’empêche, j’aime toujours et c’est même une belle évolution. Heureusement l’art occidental ne s’est pas arrêté à
Lascaux...
Je suis sortie de l’exposition moulue de fatigue mais éblouie. Le temps d’un déjeuner sur le pouce à la
cafète du museum après avoir acheté le catalogue de l’expo, et j’ai filé prendre enfin une douche à l’hôtel. Mais je n’ai pas traîné pour ne pas perdre une miette de ce
Sydney dont je n’arrive pas à m’arracher. Découvert cet après-midi des labyrinthes de galeries marchandes victoriennes, luxueuses, en n’oubliant pas au passage de déguster un chocolat viennois dans une des galeries du fabuleux
Strand....
Le chocolat est servi avec un
marshmallow, eh oui, et c’est un régal, mais le chocolat ne vaut pas celui de la pâtisserie viennoise de la
rue de l’école de médecine qui n’a pas sa pareille au monde, même à Vienne ! Et j’ai fini la journée dans d’invraisemblables souks indiens...
A la prochaine
Sydney !
See you later...
NOTES
(1) le “nom de sang” est le secret d’une famille. Un second nom, le “nom de peau” lui est rattaché -et attaché au lieu- et va lier les familles entre elles.
(2) la
cycade qui a 400 millions d’années, la plus vieille plante de la planète - le
marble tree (arbre à poison) utilisé dans les cérémonies : les feuilles déposées dans l’eau coupent l’oxygène aux poissons qui remontent à la surface où on les pêche -la
térébenthine - le
stringybark dont l’écorce en fin de saison humide (février/mars) se décolle facilement et on peut peindre sur cette écorce - l’
Emuplum tree : on pêche avec la poudre de son écorce qui paralyse les poissons - le
wullybott, écorce d’eucalyptus épineuse dont on se sert pour entourer les camps afin de les protéger des serpents (les oiseaux font leurs nids dans cet arbre pour la même raison) - la quinine - l'
arbre de sang, variété d’
eucalyptus dont l’écorce cristalloïde suinte en sève rouge.- les grosses
fourmis vertes qu’on frotte dans ses mains pour produire un acide citrique qui dégage les bronches (
bush medicine)
(3) Je suggérerai aux Australiens toujours si pratiques de prévoir un système de “restroom”/douches pour ceux qui débarquent de l’avion et ne peuvent récupérer leur chambre qu’à 14 heures... Ça ils n'y ont pas pensé.
ANNEXE
PAPUNYA TULA - ART OF THE WESTERN DESERT -
Geoffrey Bardon
Préface de Judith Ryan : (
traduction très libre d’Anne-Marie)
La naissance et le développement du mouvement artistique du
Papunya Tula Art doit beaucoup à un jeune professeur de dessin,
Geoffrey Bardon. Indigné de l’inhumanité et du racisme brutal auquel était confronté le peuple aborigène dans ce “camp de concentration” où un peuple libre et nomade était confiné pour être “européanisé”, il gagna la confiance d’un groupe d’hommes âgés, et avec eux tenta de prouver aux Australiens blancs et au reste du monde que l’art et la culture aborigène ne seraient jamais anéantis.
En 1971, quand
Bardon arriva pour la première fois dans ce monde en friche qu’était le “camp” (settlement) de
Papunya, il trouva plus d’un millier d’Aborigènes des peuples
Anmatjira, Loridja et
Pintupi d’une grande dignité, sous la coupe des blancs. Les
yapa (chasseurs aborigènes) habitués à se déplacer sans frontières, étaient réduits à une inertie dégradante, coupés de la puissance spirituelle qu’ils puisaient dans leur terre. Les
karnta (femmes), au lieu d’être occupées à la collecte de leurs aliments de base -graines, herbes, tomates du bush, oignons, pommes de terre et prunes- étaient assujetties désormais à préparer et consommer dans des cuisines communales et non autour des feux de camp une nourriture différente, de type industriel.
Devant le désarroi du peuple aborigène,
Bardon réagit en empathie avec tout ce que celui-ci avait perdu, révolté contre ces blancs qui étaient en train de piétiner une culture unique. Alors qu’il était assis sur le sable au milieu de ce groupe d’hommes, il remarqua qu’ils avaient une forme d’écriture pictographique, ou hiéroglyphique en résonance avec les récits de création de leurs ancêtres pour eux toujours présents sur cette terre. Immédiatement, et s’effaçant lui-même, il fut de leur côté, l’imagination frappée par ces symboles qui semblaient surgis de la terre dont ils étaient un élément (1). Les simples griffonnages sur le sable qu’il était amené à lire s’imposaient à lui comme la base d’un art nouveau, la clé d’une autre manière de voir ces immenses déserts. Les arcs, cercles, méandres et pistes qu’il avait sous les yeux étaient semblables à ceux trouvés sur les anciens pétroglyphes aborigènes qui avaient été datés au carbone 14 à 31 000 ans A.J.C. et cependant ne faisaient pas encore partie de l’histoire de l’art australien.
Bardon se donna pour mission de corriger cela.
Avant l’arrivée de ce professeur d’art isolé dans ce désert, le
Western desert Art se limitait aux cérémonies, pour la plupart vues des seuls initiés. Les seules peintures indigènes produites pour la vente en Australie centrale avaient été celles des aquarellistes
Aranda qui travaillaient selon la tradition importée des paysagistes européens.
Pour autant Bardon ne fut pas le premier blanc à prendre au sérieux l’art aborigène des régions du Désert ou à tenter de déchiffrer la signification religieuse de ces dessins.
Norman B. Tindale, TGH. Strehlow, Ronald M. Berndt, Charles P. Mountford et
Nancy D. Munn avaient précédé
Bardon, se familiarisant avec un ou plusieurs des langages du désert et avaient interprété le sens de ces œuvres, éphémères par définition.
Berndt et Mountford, au cours de leurs propres recherches anthropologiques, avaient également donné aux artistes des feuilles de carton et des crayons et les avaient invités à transposer les dessins traditionnellement réservés à des panneaux sculptés, des peintures corporelles et des peintures au sol en trois dimensions.
Mountford, en 1956, avait montré que les dessins d’un jeune Aborigène changent radicalement une fois qu’il a été initié, qu’il est entré dans le monde des hommes, celui d’une vision religieuse et sacrée. Au lieu d’une esquisse horizontale du réel l'initié se fait l’écho d’images ancestrales qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, reproduisant les objets sacrés qui lui ont été révélés durant la cérémonie d’initiation. Mais aucun de ces anthropologues ne regardait ces dessins comme un art en soi dissocié de son contexte culturel. Ils n’auraient pas imaginé considérer ces dessins en termes de production aborigène dans un but commercial. Un tel projet aurait représenté pour eux une hérésie.
Bardon, au contraire, en tant que professeur d’art, était en premier lieu intéressé par ce langage visuel, par la dynamique des couleurs et des formes. Cet amour de l’art et la passion de l’enseigner était juste ce qu’il fallait pour initier la créativité jusque là figée des Aborigènes et donner de l’élan à toute cette richesse.
La réussite essentielle de
Bardon a été de persuader ces aînés de transcrire sur des panneaux et des toiles les dessins archétypaux rituels, proposant aux artistes un matériel européen pour eux incongru -acrylique, brosses, panneaux rectangulaires- et de les inciter à s’exprimer dans leur propre langage visuel.
Bardon créait une atmosphère de confiance mutuelle qui engagea de nombreux aînés à se mettre à peindre, et ceci fut un baume pour les Aborigènes à l'intérieur du "camp" , confortant leur image de soi et la fierté de leur culture.
Les artistes acceptèrent de révéler les différents niveaux de signification de leurs œuvres dont l’ensemble constitue une clé de la mythologie aborigène.
Bardon fut invité à partager ce sens et percevoir ce paysage du Désert de l’intérieur. L’artiste en lui était touché par la puissance communicative de ces œuvres, et le professeur en lui découragea les cadres et le langage figuré naturaliste inspirés de l’Europe ainsi que l’usage de colorants purs.
L’enthousiasme de ces artistes et la confiance qu’ils eurent en
Bardon fut telle que lors de son départ en 1972, environ un millier d’oeuvres avaient été créées. Ces peintures avaient la puissance des œuvres intemporelles et comptent parmi les plus belles qui furent produites. Chaque œuvre est une aventure unique qui n’est pas figée par une norme.
Les symboles graphiques inscrits sur la terre ou le corps dans le rituel sortaient ainsi de l’ombre. Chacun perçoit la vérité éternelle que les artistes révèlent en peignant, non seulement avec leurs mains mais du plus profond de leur être. L’échelle réduite confère à ces travaux un engagement total rare de geste et de composition.
C’est une échelle à la mesure du support humain.
En 1972 les artistes réussirent à se regrouper en un mouvement au nom aborigène :
Papunya Tula artists. Ce résultat a représenté une révolution dont
Geoffrey Bardon avait rêvé. Mais un temps de désenchantement a suivi, les artistes étant critiqués par leurs pairs pour avoir trop révélé de leur héritage sacré. Des dessins secrets réservés à un contexte rituel se trouvaient à présent sur la place publique, visibles des blancs, étrangers au monde aborigène, et des femmes aborigènes. En réponse à ces objections, tous les détails descriptifs de figuration et toutes les décorations concernant le cérémonial furent retirés ou modifiés. Ces dessins et leur signification “privée” n’avaient pas à être transcrits et commercialisés. Y contrevenir revenait à casser la continuité de la transmission, le lien de l’homme initié avec son ancêtre totémique par l’intermédiaire de ses père et grand-père.
De 1973 à 1975 les artistes du
Papunya Tula cherchèrent à masquer les références manifestes aux cérémonies et devinrent réticents. Ils révélèrent moins de ce qui était au cœur sacré de leur culture. La confiance initiée par l’ère
Bardon touchait à sa fin. Un pointillisme et sur-pointillisme comme moyen idéal de cacher ce qu’il y avait de secret dans ces peintures devint alors une sorte de mode. Cet art devenait public, tiré vers le bas pour être exposé à tous, mettant d’autant mieux en évidence ce qu’il y avait eu d’unique dans les années
Bardon.
Également dans ces années et comme pour signaler la rupture avec les origines du mouvement, les peintures murales historiques de l’école de
Papunya furent recouvertes d’une couche de peinture dans un acte de vandalisme inexplicable. L’école était ainsi “dés-aborigénisée” et cet art symbole d’un peuple résilient et indomptable remis à sa place.
Malgré un recul décourageant des ventes, le
Papunya Tula art prit de la force dans les années 70 et les bases d’un développement des “camps” aborigènes étaient mises en place dans les déserts du Centre et de l’Ouest. Le succès du mouvement doit beaucoup aux sacrifices et à la clairvoyance de
Geoffrey Bardon dont la contribution primordiale ne doit pas être oubliée. Après cette découverte initiale, de nombreux conseillers artistiques ont suivi ses traces, également soucieux de voir les peintres grimper dans l’échelle sociale et sortir de leur détresse économique, passionnément prosélytes de cet art toujours vivant et en mutation. Dans le début des années 80, des résidents de
Papunya quittèrent l’univers de désolation des “townships” pour de nouvelles communautés qui les rapprochaient de leurs régions, comme
Kintore et
Kiwirrkurra où de nombreux membres de la communauté
Pintupi vivent à présent. Les femmes ont été encouragées désormais à peindre en allant dans leur propre sens au lieu d’être cantonnées dans le rôle d’apprenties ou d’aides des hommes pour réaliser le pointillisme de fond.
Dans la croyance aborigène chaque individu a un site totémique lié à sa conception ou son “Rêve” et ce lieu est déterminé par l’endroit exact dans le paysage où sa mère a ressenti pour la première fois les signes de sa grossesse. A cet endroit le fœtus est relié à l’esprit d’un ancêtre totémique -eau, opossum, lézard, vieil homme- avec lequel, à sa mort, il sera réuni dans la terre.
La transition des compositions sur panneaux à de grandes toiles qui intervint à
Papunya dans le début des années 70 permit aux artistes de créer des sortes de cartes abstraites d’immenses zones de pays en célébrant les déplacements de leurs ancêtres à travers une succession d’endroits déterminés. Le spectateur est alors englobé dans l’immensité d’un continent conçu comme un paysage mythique où se superposent les
kuruwarri (signes et traces du pouvoir ancestral). Le paysage désertique est dépeint non par une vision extérieure et de dessus qui utiliserait le pinceau avec un effet de balayage cinématographique, mais de l’intérieur du squelette même de la terre. Ce n’est pas un paysage indifférent et vide mais pris dans la continuité d’un récit humanisé et divinisé. Il est transformé dans l’imagination aborigène en un espace sacré à l’intérieur duquel hommes, plantes, animaux et esprits partagent le même sang. On sent dans chaque source jaillissante ou points d’eau éternels l'ancêtre se réveillant de son sommeil et surgissant en faisant craquer l’écorce terrestre. Les cercles concentriques sont pleins de la vision métaphysique d’une terre en train d’être fertilisée par l’eau vivante. Les chemins entrecroisés, symboles du déplacement dynamique qui est le principe mâle, suivent ceux d’esprits surnaturels et désignent les lieux où ils transmettent l’essence vitale à l’intérieur de la terre, sortes de réservoirs d’enfants-esprits. Cette façon de conceptualiser la puissance du désert s’est à présent étendue aux communautés de
Balgo Hills, Yuendumu, Mount Alban, Lajmanu et
Utopia entre autres. Et dans chacune de ces communautés où le
Papunya Tula a fait école, les œuvres réalisées ont revêtu des caractéristiques de style variées.
Il est difficile de croire que les toiles sophistiquées, productions actuelles des déserts du Centre et de l’Ouest ont pu prendre leur source dans cinq peintures murales réalisées il y a juste 19 ans. (2) Ce qu’alors personne n’aurait pu prédire c’est que ces concepts représentés sur toutes sortes de support pourraient parler aussi directement à un public blanc habitué au langage visuel de l’Expressionnisme abstrait, du Conceptualisme, du Minimalisme et de l’Op’Art. La richesse du mariage entre les anciens symboles indigènes et les matériaux synthétiques européens a débouché sur une forme d’art moderne nouvelle et puissante qui a fait sensation dans l’art australien et international.
La technique des points a été adoptée par les Aborigènes mais aussi les post-modernistes blancs australiens. L’art de
Papunya Tula a été exposé à Londres, Paris, New-York, Mexico, Madrid, Venise et Montpellier. On voit d’immenses toiles sur les murs des salles de réunion, des hôtels et dans d’importantes collections d’art australien contemporain. Au lieu d’être ignorés, les premiers peuples de l’Australie qui avaient été dépossédés de leurs terres, sont enfin écoutés avec leur langage propre et éloquent.
La peinture acrylique, plus puissante qu’aucun slogan politique a permis aux Aborigènes d’affirmer leur droit fondamental : le droit à la terre.
(avec un grand merci à Marie-Odile pour avoir bien voulu relire cette traduction et m’avoir si gentiment aidée à résoudre quelques points délicats)
Notes :
(1) Un Aborigène se considère comme un morceau, un élément de cette terre sur laquelle il vit.
(2) première publication de ce texte en 1991.